Martyre du peuple palestinien dans Gaza dévastée

(Fragment d’un récit de l’époque historique)

Voix 1

Le 7 Octobre de cette année-là, jour de liesse et de turpitude pour les guerriers du Hamas, jour d’effroi, de deuil et de colère pour le peuple juif, fut le portail par lequel Israël allait déchaîner sur Gaza la dévastation et la géhenne.

Voix 2

Sur les maisons et les immeubles de Gaza, sur les rues et les places de Gaza, sur les écoles et les hôpitaux, les mosquées et les églises de Gaza, sur les jardins, les oliveraies, les vergers de Gaza, sur tous les lieux, publics ou privés, partout là où se déploie, vibrionne, se pose et se repose la vie de la cité,

Par tous les moyens que l’ingéniosité humaine développait alors pour détruire les lieux, les esprits et les corps des hommes,

Israël allait déchaîner sur Gaza la dévastation et la géhenne.

Voix 3

La mort collective par la puissance du feu, la mort anonyme sous les montagnes de gravats, la mort ciblée par les drones, à la maison ou dans la rue, à l’heure du repas ou de la rencontre, la mort hasardeuse, en pleine nuit, quand le corps et l’esprit reposent, la mort en plein soleil, sur la place, dans la file d’attente pour le pain, la mort dans une marge, sur une lisière, une plage. Nul lieu, sur tout le territoire de Gaza, ne fut hors de portée de l’épée d’Israël.

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La mort mais aussi la géhenne : tout l’éventail des mutilations qui réduisent la vie humaine en une litanie de souffrance pour la chair et pour l’esprit ; et la succession des pertes et des deuils qui accule l’âme humaine au bord d’un gouffre…

Voix 1

Le 7 Octobre de cette année-là, les guerriers du Hamas, assouvissant leur désir de vengeance au hasard des rencontres, au-delà de l’enceinte qui enfermait Gaza, tombèrent dans le piège tendu par les chefs d’Israël et leur offrirent l’opportunité de la violence sans retenue que ceux-ci attendaient.

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Dès lors, sans discontinuer, la mort frappa. Elle frappa au grand jour, elle frappa dans le secret nocturne des immeubles effondrés, elle frappa aux aurores ou à la nuit tombante. Ciblée ou hasardeuse, la mort frappa. Nul sexe, nul âge ne fut épargné : la mort emportait avec la cible des familles entières, vieillards, hommes, femmes, enfants, laissant à la marge les corps mutilés et l’âme dévastée des survivants. La mort frappa même dans le ventre des femmes les enfants à naître, laissant aux mères leur corps de douleur.

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Le 7 octobre de cette année-là, alors que le peuple de Gaza était sous une tempête de feu et d’acier, les guerriers du Hamas disparurent, comme infiltrés avec leurs prisonniers dans le sol de Gaza. Alors Israël résolut de dissimuler son but de guerre derrière le sauvetage des otages.

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Depuis huit décennies, deux peuples s’affrontaient. L’un pour garder sa terre, l’autre pour la conquérir. L’un avec l’assurance de sa force, l’autre avec celle de son droit, l’un avec des alliés puissants, l’autre avec la solidarité de la fleur des peuples. Huit décennies pendant lesquelles le peuple palestinien avait vu son pays se rétrécir comme une peau de chagrin. Partout en Palestine Israël imposait sa loi ! Gaza était l’ultime territoire où, en dépit d’incursions meurtrières, il avait quelque peu desserré son emprise. Toutefois Israël était maître de son ciel, maître de ses frontières, maître de la mer qui bordait son rivage et frappait comme bon lui semblait ceux qu’il désignait à sa vindicte… Il fallait que le peuple palestinien ait enfoncé dans sa terre de Palestine des racines aussi profonde que celles de ses oliviers pour malgré tout y vivre, et peu ou prou, prospérer.

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C’est pourquoi le peuple de Gaza, en cet octobre 23, se dit en dépit de la violence des attaques : « Survivre en attendant que l’orage de feu et d’acier passe. » Il se confina dans les lieux qu’il pensa être les moins exposés, sortant pendant les accalmies pour secourir les blessés, rechercher les disparus, pleurer et honorer les morts. 

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Il y eut pourtant, pour faire pièce au désespoir et à la mort, dans des espaces épargnés par la destruction, des rendez-vous improvisés de paroles et de musique autour de quelque boisson de fortune : un oud ou une guitare, une flûte, une darbouka, pour oublier la mort, la mort omniprésente.

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La violence de l’orage de feu et d’acier, qu’il débusque ses cibles ou qu’il frappe au hasard, ne diminua pas…Ce n’était pas seulement la vie qui était atteinte, mais aussi les conditions de la vie. La vie des corps et la vie de l’esprit. Tout ce qui les constitue était visée : les jardins et les bibliothèques, les vergers et les musées, les hôpitaux, les universités, les lieux de vie et les lieux de prière.

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Le 7 octobre de cette année-là, Israël avait résolu de rendre impossible en Palestine la vie des palestiniens afin de disposer sans limite de cette terre, et, s’ils n’en partaient pas, d’en faire leur tombeau. Il interdit l’accès à Gaza d’observateurs et limita les secours venant du reste du monde. Ceux-ci s’accumulaient au poste de Rafah à la frontière avec l’Égypte. Israël entrava selon sa volonté les communications, les réseaux, les échanges matériels et immatériels. La population de Gaza se vit coupée du monde, en tête à tête avec son tourmenteur.

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Ceci, malgré tout, n’échappait pas pour ceux qui s’en souciaient à la connaissance des nations du monde.

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Les nations du monde n’étaient pas toutes indifférentes. Après la Shoa, qui avait été l’assassinat des juifs d’Europe, les plus puissantes d’entre elles avaient aidé Israël à s’établir en Palestine. En conséquence de quoi la Shoa fut suivie par la Nakba, pendant laquelle les palestiniens furent chassés de leurs terres.

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Deux décennies plus tard, la Nakba fut suivie par la Guerre des six jours, pendant laquelle Israël étendit son contrôle sur la Palestine et affirma sa puissance à ses voisins arabes.

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Plusieurs pays d’Occident soutenaient Israël dans ses conquêtes, mais parmi les peuples une solidarité active se manifestait envers les palestiniens, maintenant les échanges matériels et culturels avec eux.

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Aussi, malgré le blocus, des personnes, des médias, des institutions parvenaient à établir un contact précaire avec leurs correspondants palestiniens. En outre, les photographies prises du ciel montraient l’étendue des destructions.

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Cependant les mois passaient et rien ne semblait pouvoir interrompre l’œuvre de dévastation. Gaza, vue du ciel, devenait un champ de ruine et son territoire, un no man’s land labouré par la mort au milieu duquel la vie se faufilait.

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Après des mois, une nuit, le silence se fit : Israël suspendait l’œuvre de mort. Un accord avait été trouvé avec le Hamas pour l’échange de prisonniers palestiniens contre des otages. 

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Il y avait des milliers d’internés palestiniens dans les prisons d’Israël. Les plus longs séjours se comptaient en dizaine d’années, le plus courts, en dizaines de jours. L’échange était d’un otage pour cinquante ou cent palestiniens. Le Hamas ne délivrait qu’un nombre limité d’otages. Israël pouvait rompre la trêve quand bon lui semblait.

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En outre, Israël ordonnait à la population de Gaza de gagner la partie sud du territoire, celle qui faisait frontière avec l’Égypte. Ceux qui refusaient de partir pourraient être abattus à tout moment.

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Alors le peuple de Gaza se mit en marche sur la route menant au passage de Rafah, chaque famille avec les moyens dont elle disposait.

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Ce fut un long défilé tragique qui rappelait la période noire de la Nakba.

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Longue cohorte dépareillée dans laquelle piétons et véhicules de toutes sortes se mêlaient, le transport des blessés se mêlant au bric à brac de l’indispensable…

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Dans le territoire imparti, certains trouvèrent refuge chez des amis ou des familiers mais la plupart des familles ne trouvèrent qu’un abri précaire dans des campements de toile improvisés.

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Ce fut pour nombre d’entre elles le rappel d’une existence de réfugiés. Les familles eurent bientôt à affronter les pluies glaciales de l’hiver qui transformaient les terrains en cloaque car l’eau ne s’écoulait pas. Plus tard il fallut supporter les chaleurs torrides de l’été. Par période, la famine s’en mêlait, les jardins avaient été détruits, la pêche en mer était devenue impossible, et l’aide internationale était retenue à la frontière, ne passant qu’au compte-goutte. Il s’y ajoutait la maladie, les hépatites, les empoisonnements du fait de l’eau insalubre. Aussi, nombreux furent ceux qui, malgré les risques, revinrent vers leurs anciennes demeures.

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Entre temps, la trêve avait été rompue, les bombardements et les destructions, qui n’avaient pas cessé au nord, avaient repris sur le sud, ainsi que les mouvements de l’armée d’Israël. Ce qui restait visé dans les agglomérations, outre les éliminations ciblées, étaient toujours les lieux de rencontre, ceux qui font la vie sociale, lieux du savoir, de cultes, du soin, lieux de l’échange ou du loisir, du moins ce qu’il pouvait en subsister.

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Dans la campagne ce qui était visé était les jardins, les accès à l’eau, ou même, la simple présence humaine.

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Tout habitant restait sous la menace d’un bombardement, du tir d’un soldat ou d’un drone tueur.

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Il était vital pour le peuple de Gaza de porter témoignage, d’en appeler aux peuples de la Terre ! C’est pourquoi, toujours plus déterminées, des femmes et des hommes qui avaient des contacts dans le reste du monde, faisaient parvenir par leurs messageries, lorsqu’une fenêtre s’ouvrait sur les réseaux, des témoignages et des images sur ce qu’était l’existence dans ce territoire parsemé de destructions.

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Les soins de fortune aux malades, aux blessés, dans ce qu’il restait des lieux de soins qu’avait pu maintenir l’aide internationale.

Voix 3

Avec le sentiment d’impuissance face aux corps détruits et aux souffrance des blessés…

Voix 2

La recherche à mains nues des corps, des restes humains, dans les décombres ; le terrible devoir de reconnaître à qui étaient ces morts ; et pire encore, se confronter à la disparition complète d’êtres chers, comme évaporés dans les déflagrations. Et aussi, le deuil, quand il était possible ; une douleur muette, tenaillante, quand il ne l’était pas…

Voix 3

Ces transmissions signalaient leurs émissaires à la vigilance d’Israël et ils étaient à leur tour désignés comme cible à ses robots tueurs : dès lors, c’était pour eux une course avec la mort. Tôt ou tard, ceux qui ne purent ou ne voulurent s’échapper de la nasse de Gaza payèrent de leur vie ces transmissions.

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Israël n’empêchait pas les communications, elles lui permettaient de localiser les utilisateurs et, quand elle le jugeait bon, de les éliminer par ses robots tueurs. Et pour les familles éclatées par les bombardements, elles restaient un moyen de survie même si les connexions étaient aléatoires et souvent défaillantes faute d’électricité.

Voix 1

De nouvelles trêves, de nouveaux échanges furent annoncés par Israël et le Hamas.

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Émotion, joie et douleur accompagnaient la libération des otages et des prisonniers. Mais pour ces derniers, c’était une liberté caduque car ils rejoignaient l’enfer de Gaza.

Voix 1

Israël exigea au fil des mois de nouveaux déplacements : la population était chassée par les sommations successives de parts en parts de l’espace réduit qui lui était concédé, toujours dans la précarité d’abris improvisé. S’ajoutaient aux deuils le froid et la faim, ajoutant à l’usure des corps malmenés les pluies hivernales ou le soleil abrupt de l’été : la famine, la maladie et l’épuisement se faisant l’auxiliaire de la mort violente.

Voix 2

Israël imposait les termes des échanges, bloquant toujours plus étroitement le seul accès du secours des nations : le passage de Rafah.

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A partir de la seconde année, Israël s’arrogea la distribution des denrées, car elle refusait sa confiance aux organisations internationales qui les assuraient jusque-là. Il s’ensuivit des bousculades et des massacres. La troupe, non avertie ou répugnant à une telle tâche, était en outre dans la crainte d’embuscades. Il en était de même lors de convois de blessés après des bombardements, pris sous le feu de soldats craignant un piège.

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Ainsi, deux ans durant, le peuple de Gaza n’eut aucun répit. Les trêves modifiaient la nature des tourments : nouvelles injonctions, nouveaux déplacements, nouveaux échanges de prisonniers ou simplement de corps porteurs de stigmates, signes du châtiment infligé jusqu’à la mort par Israël à l’obstination palestinienne de conserver sa terre.

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A l’orée de la troisième année, une trêve fut établie sous l’égide du protecteur américain d’Israël et la mort se fit moins pressante de son lot de victimes quotidiennes. Toujours présente cependant d’un tir isolé, d’un bombardement préventif, ou pour une élimination ciblée. Le territoire concédé aux palestiniens était une peau de chagrin fluctuante selon les mouvements de l’armée d’Israël.

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Cela se passait au vu et au su des nations du monde, bien qu’Israël ait empêché toute intervention, toute présence, toute œuvre hors de la sienne propre, qui était œuvre de destruction et de mort. Des images prises du ciel montraient des champs de ruines dans lesquels il semblait impensable que la vie puisse subsister. Par ailleurs, malgré l’élimination à laquelle ils ou elles s’exposaient, il y eut toujours des femmes et des hommes de Gaza pour faire parvenir par leurs messageries des témoignages et des images sur l’existence humaine dans ce qui semblait n’être plus que ruines et gravas : le deuil, le travail épuisant pour l’âme plus encore que pour les bras, d’excavation des corps ou des morceaux de corps, l’infini tourment de la recherche des disparus, la douleur muette et les lamentations aux morts. Et aussi, dans les vestiges d’hôpitaux et lieux de soins improvisés, les corps mutilés : ceux des enfants, ceux des femmes, ceux des hommes. Les soins de fortunes que les équipes médicales à bout de force tentaient d’y porter. Le soin des esprits ou des âmes dans les vestiges des écoles, des universités, des mosquées ou des autres lieux de culte…

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Ainsi, bien qu’Israël ait tenté d’isoler Gaza des nations, cette tragédie se passa dans l’effroi et la colère pour ce que les peuples du monde abritaient de conscience à cette époque.

Voix 3

En particulier parmi les juifs de la diaspora qui avaient gardé vivant le souvenir de la Shoa.

Voix 1

Cette tragédie à la dimension de tout un peuple débuta à l’automne de l’année 5783 du calendrier hébraïque.

Voix 2

Soit treize siècles après l’Hégire.

Voix 3

En l’an 2024 de l’ère chrétienne…

Voix 2

Lors de la 493ème année du dragon.

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© Jean Reinert